soldat

Lorsque le roman paraît, en 1926, et que l’auteur lit les premières critiques, il s’écrie : « C’est drôle d’avoir écrit un livre aussi tragique que celui-là et de voir qu’on le prend pour une histoire superficielle sur l’âge du jazz et de la « génération perdue ! ».

Si j’osais, j’aurais envie de dire à Hemingway qu’il avait bien cherché, et même voulue, cette méprise des lecteurs et des critiques.

Une poignée de jeunes américains se retrouvent à Paris dans les années vingt, désoeuvrés, après une guerre qu’ils ont vue de près, en Europe sur le front de l’Est, ou en Italie, et dont ils sont sortis délabrés, même s’ils n’en parlent pas. Il essaient de donner un semblant de forme et un minimum de sens à leur vie sans bien y parvenir ; juste assez de volonté pour tenir à l’écart le désespoir et les cauchemars. Vaquant du matin au soir depuis les terrasses de Montparnasse jusqu’aux petits bals pince-fesses de Montmartre, titubant entre deux ivresses du lever difficile au coucher comateux, ils font le projet de se retrouver en Juillet à Pampelune pour la célèbre Féria, ses lâchers de Taureaux, ses corridas dans les arènes les plus connues de l’Espagne.

De sa plume virile et économe, Hemingway nous embarque avec ses personnages dans cette équipée espagnole, de Bayonne à Buerte pour une fabuleuse partie de pêche, puis à Pampelune pour le cœur de l’aventure, une semaine de folie, de nuits blanches, de bagarres et d’alcool avec retour par Madrid et Paris pour les deux héros principaux du roman, Brett Ashley et Jack Barnes.

C’est précisemment avec ces deux-là que tout le roman se joue, s’explique, s’approfondit. Mais le lyrisme douloureux qui berce leur histoire est, à dessein, si feutré, si discret, qu’il faut au lecteur une grande attention pour le déceler, presque entre les lignes. 

Pourtant, dès le premier chapitre, une petite scène devrait nous mettre la puce à l’oreille. Jack Barnes, correspondant à Paris d’un journal new-yorkais, attablé, solitaire, à la terrasse de La Coupole, invite à dîner, sans enthousiasme, une jeune prostituée de passage… Dans un taxi qui les emmène à Montmartre, la fille s’approche de lui, attendant un baiser. Il la repousse doucement : « Pas ça… ». Elle dit : « Pourquoi ? »… il répond : « je suis malade… » et, quand, quelques minutes plus tard, elle s’enquière timidement : « Malade…de quoi ? »… il laisse tomber : « la guerre… ».


Au milieu de ces garçons, de ces hommes, une seule femme. Mais très femme. Lady Brett Ashley en instance de divorce de Sir Ashley. Elle a trente ans, une silhouette longue et des cheveux à la garçonne, un joli plissement du coin des yeux quand elle fait du charme… et elle fait souvent du charme ! Elle aime la vie, tous les plaisirs de la vie, elle dépense plus d’argent qu’elle n’en possède et boit plus que de raison comme « ses copains ». « Salut les copains ! » c’est d’ailleurs son mot habituel, à Paris ou à Madrid, aux jeunes hommes de la bande. Infirmière bénévole pendant la guerre, elle a soigné Jack Barnes à son retour d’Italie. Elle connaît, comme eux, les plaies de toutes sortes laissées par la Grande Guerre. Elle et Barnes sont terriblement amoureux l’un de l’autre.

Et cependant, lorsque Jack Barnes la reconduit chez elle, après cette soirée Montmartroise, voici à peu près leur dialogue à l’arrière du taxi :

"Nos lèvres se joignirent étroitement puis elle se rencogna aussi loin qu’elle put sur la banquette.

- Ne me touche pas dit-elle. Je t’en prie ne me touche pas.
- Qu’as-tu ?
- Cela m’est insupportable
- Oh ! Brett !
- Il ne faut pas. Il vaut mieux que tu le saches. Cela m’est insupportable. Voilà tout. Oh ! mon chéri ! tache de me comprendre.

Et un peu plus loin, elle ajoute :

- Je me désagrège complètement dès que tu me touches."

Les jours suivants, dans d’autres lieux, ils continueront à s’aimer douloureusement selon un canevas semblable, à s’embrasser, à se séparer, le désespoir succédant au désir. Tout au long de leur voyage en Espagne, Brett, avec une sensualité très spontanée, couche successivement avec Robert Cohn à Saint Sébastien, avec Mike qui sera son futur mari, et avec le jeune matador, Pedro Romero, qui est la vedette cette année là des corridas de Pampelune.

Brett aime tous les plaisirs de la vie et la sexualité est un plaisir. Pourtant, elle le dit à plusieurs reprises, elle est malheureuse, très malheureuse. Aucune morale n’entre en compte dans son comportement, mais quelque chose de plus grave. Elle couche avec des hommes qu’elle n’aime pas vraiment et fuit celui qu’elle aime. C’est lui pourtant qui est présent quand elle en a besoin, quand elle est malade… quand elle est seule et sans argent dans un hôtel de Madrid. Il vient aussitôt, la soigne, la nourrit et la ramène à Paris. Jack Barnes déclare à un moment du récit : « Pendant le jour il n’y a rien de plus facile que de jouer au type qui s’en fout, mais la nuit, c’est une autre affaire »… ce qui résume assez bien son attitude devant les frasques de Brett et aussi, devant les difficultés de sa propre vie. Un courage sans effet de manches, une pudeur très virile. Cet homme vit intensément tous les désirs de la vie et l’impossibilité de les assouvir. La séquelle de sa blessure en Italie est un enfer invisible, une impuissance - pas une castration - et si le lecteur le surprendra une fois à pleurer la tête enfouie dans son oreiller, personne ne lui arrachera une plainte, jamais, à aucun moment, sur aucun sujet.

A Paris, Jack Barnes et Brett finissent tous les deux par une longue ballade en taxi après le retour de Madrid et cette promenade est aussi la fin du roman...

Blottis l’un contre l’autre sur la banquette arrière, que se disent-ils...

- Oh ! Jack !, dit Brett, nous aurions pu être si heureux !
- Eh ! oui ! dis-je, c’est toujours agréable à penser.

 


Aglaé Vadet