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Joshua

 

        

                Je viens de lire dans le journal local un canular assez savoureux intitulé : 

LE MONSTRE DU LAC.

         Au-dessous de ce titre, un photomontage légendé « Mais comment ont-ils fait pour rejoindre la rive sans chavirer avec cette terrible bête à bord de leur frêle barque ? » montre deux compères aux mines réjouies qui exhibent fièrement leur formidable prise : un énorme poisson, d’une espèce inconnue, qu’ils peinent à soulever et qui ressemble un peu à une carpe du Nil.  

         Le monstre mesure un mètre cinquante et pèse cent dix kilos. Son corps est partiellement  recouvert de plaques osseuses semblables à celles que l’on voit chez les esturgeons. Ses dents, courtes, robustes, abominablement tranchantes, sont faites pour broyer les os et déchirer la chair.

         « Qui aurait pu penser qu’une créature aussi terrifiante hantait les eaux tranquilles du lac Thérier, à dix kilomètres à peine de notre paisible bourgade ?

         Ce spécimen est-il un exemplaire unique, ou bien a-t-il des frères et des sœurs ?

         Quelle horreur, tout de même.

         Etc. »

         Décidément très en verve, le correspondant local de presse termine son texte en évoquant la disparition, il y a deux mois, d’Émile Michaux qui, d’après les dires de son épouse, était parti pêcher dans les parages... : « Et depuis, la seule chose que l’on sait de lui, c’est qu’on ne l’a jamais revu.

          Et si…  »

         Habilement, l’auteur de l’article n’en écrit pas plus et laisse à l’imagination du lecteur le soin d’échafauder les hypothèses les plus fantaisistes et les plus macabres.

          Du grand art. Un papier à montrer dans toutes les écoles de journalisme. Dommage que la rédaction du canard ait cru bon de préciser, tout à la fin, qu’il s’agissait « d’humour ». Sans cela, la plaisanterie eût été parfaite.

 

***

 

         Cette histoire me fait penser à une autre histoire de poisson, une histoire bien réelle cette fois.

         Un jour, comme ça, j’achetai un minuscule poisson exotique. Je le baptisai Joshua et installai son bocal (dans lequel je préparais habituellement la sangria) dans la cuisine, sur le frigidaire. Il sembla s’y plaire immédiatement, ne cherchant jamais à remonter à la surface de l’eau. Bref, tout se passait bien avec Joshua.

         Restait le problème du chat, mon chat que j’avais baptisé Félix, très originalement. Oh, ce n’était pas que Félix cherchât à grimper sur le frigo pour pêcher le Joshua, c’était tout le contraire. Autrefois, Lorsqu’il baguenaudait dans la cuisine (son lieu de villégiature favori), Felix ne perdait jamais une occasion, en ma présence, de ronronner en se frottant à la porte du Grand Placard Blanc pour m’envoyer implicitement ce message : « J’ai faim, et mon pâté favori est là-dedans. » Or, depuis l’arrivée de Joshua, mon chat évitait soigneusement tout contact avec le frigo – il s’en tenait toujours à plus de deux mètres, au moins.

         Je finis par comprendre que Félix avait une trouille bleue de Joshua. Il griffait et crachait comme un diable quand j’essayais de le faire s’approcher du frigidaire… C’était inexplicable ; mais voilà un fait établi : bien des choses en ce monde sont inexplicables.

         Bientôt, Félix sombra dans une profonde mélancolie ; il commença à perdre ses poils et à perdre énormément de poids. Je compris qu’il allait mourir.

         J’adorais Joshua, mais je préférais mon chat (on se connaissait depuis plus longtemps). Je fus donc contraint de me séparer de l’adorable petit poisson. Un soir, j’allai donc le balancer dans le lac Thérier, et ce sans trop de scrupules : après tout, je le libérais, il devait être content.

         Quelques jours après, mon matou alla beaucoup mieux.

         Étrange histoire, non ?  

         Tout ceci s’est passé il y a une vingtaine d’années. Mon petit Joshua a largement eu le temps de devenir grand, depuis. C’est fou comme certaines espèces que l’on voit dans les aquariums, poissons exotiques ou tortues d’eau, peuvent devenir gigantesques lorsqu’on les libère de leur cage de verre pour les réintroduire dans leur habitat naturel.

          Et si…

         Mais non, c’est impossible.

 

 

Thomas Arfeuille