09 novembre 2009
Le Chat Noir
Le Cabaret Du Chat Noir abrita, à Montmartre pendant vingt ans à la fin du 19ième siècle de très singuliers petits poètes. Ils arrivaient du quartier latin où ils avaient fondé le Collège de pataphysique. Installés à Montmartre ils devinrent successivement : les Hydropathes, les Hirsutes, les Fumistes, les Vivants, les Décadents, et les Incohérents .Je me suis demandée, en les lisant, si nous les Atypiques nous ne serions pas quelquefois les petits fils de ces fantaisistes et je me fais une joie de vous présenter un florilège de leurs œuvres.
Franc- Nohain :
Au petit Marcel on avait donné un tambour ;
Au bout d’une heure son papa était sourd ;
Au bout de deux sa maman l’était également
Moralité
C’est un joli cadeau à faire à un enfant
Eric Satie :
Le musicien est peut-être le plus modeste des animaux, mais il en est le plus fier. C’est lui qui inventa l’art sublime d’abîmer la poésie.
Du meme : …toutes les heures, un domestique prend ma température et m’en donne une autre
Du même : je m’appelle Eric Satie comme tout le monde.
Georges Fourest :
Posés dans la société
Ils fréquentent le tout-Valogne
Et vont à la mer chaque été
Madame, une grosse Gigogne,
Prononce les Sables d’Ologne
Elle quête à Saint-Balbien
Elle empeste l’eau de Cologne
Les Trouloyaux sont des gens bien !
Karl Boes :
Etant l’impersonnel et banal ennuyé
Fier de n’avoir mon bras sur nul bras appuyé,
Rosis, Aube de mai, soir d’automne, rougeoie,
J’aime au hasard, je bois sans soif, je ris sans joie.
Willy :
Un jour, un passant débonnaire,
Ayant rencontré Georges Ohnet,
Fut mordu soudain au poignet,
Par ce romancier sanguinaire ;
Il conserva dix mois la trace de ses dents…
Morale
Quand Onhet mord, c’est pour longtemps.
Georges Auriol :
Poème fugace
J’ai mis le surplus de mon trop
Dans le néanmoins de ton pire ;
Avec des airs de maêstro,
J’ai mis le surplus de mon trop.
Un cheval passait au grand trot,
Nous étions encore sous l’empire…
J’ai mis le surplus de mon trop,
Dans le néanmoins de ton pire.
Jean Goudesky :
Aprés la promenade du dimanche, les bourgeois... :
Puis ils rentrent chez eux "pas fachés de s’asseoir "
En pensant que leurs fidèles moitiés, ce soir,
Vont mettre avec amour ,dans le nid de l’alcove,
Des baisers édentés sur leur front moite et chauve.
Du même auteur :
Lorsqu’avec ses enfants vêtus de peau de balle
Béhanzin fut parti, sans tambour ni cymbale,
Du coté du desert où sont les éléphants,
Voyant son front chargé de pensers, ses enfants
Lui dirent : « oh ! seigneur quel chagrin te dévore ?
Parle nous. » Béhanzin répondit : « pas encore :
Car le moment n’est pas venu d’être disert,
Et je vous pousserai ma romance au désert. »
Fred :
Le gosse frisé
Délicat comme une verveine
Frais et charmant comme un amour
Le petit enfant se promène
Dans les jardins du Luxembourg
Une merveilleuse frisure
Orne son front superbe et pur
Et, rayonnant en sa figure,
Ses yeux sont clairs comme l’azur
Il marche, nature chétive,
Sous la surveillance attentive
De celle qui guide ses pas ;
Il ne peut souffrir qu’on l’effleure,
Et quand on le caresse, il pleure…
Il est frisé, n’y touchez pas
Victor Meusy :
« Le fromage » (une strophe)
Au temps de la canicule,
Dans son assiette étouffant,
Le livarot gesticule
Ou pleure comme un enfant.
Le doux et tendre Maroille
Vous suit dans l’appartement ;
Il lui manque la parole,
Mais il a le sentiment.
Maurice Donnay :
Le serpent et le cor de chasse :
Un jour un grand serpent, trouvant un cor de chasse,
Pénétra dans le pavillon ;
Et comme il n’avait pas beaucoup de place,
Dans l’instrument le reptile se tasse.
Mais, terrible punition !
Quand il voulut revoir le grand air et l’espace,
Et la vierge forêt au magique decor,
Il eut beau tenter maint effort,
Il ne pouvait sortir du cor,
Le pauvre boa constrictor,
Et pâle, il attendit la mort.
Moralité :
Dieu, comme le boa est triste au fond du cor !
Jean Richepin :
Venez à moi, claquepatins,
Loqueteux, joueurs de musette,
Clampins, loupeurs, voyous, catins,
Tas de traîne-cul-les-housettes,
Race d’indépendants fougueux,
Je suis du pays dont vous êtes,
Le poète est le roi des gueux.
Paul Verlaine (qui s’est quelque fois assis au Chat Noir)
Tu n’es pas du tout vertueuse
Je ne suis pas du tout jaloux :
C’est de se la couler heureuse
Encore le moyen le plus doux.
Du même auteur :
Trois petits patés, un point et virgule,
Dodo l’enfant do, chantez doux fuseau.
La libellule erre emmi les roseaux,
Monsieur le Curé, ma chemise brûle !
__________
Aglaé
08 novembre 2009
Photo JB en big !

07 novembre 2009
Quand les mots se tirent
Tous les mots sont partis au buste de ces plages et la chienne en alerte, aux yeux démêlés à la gourance, s’élance vers la paralyse de l’objectif.
L’homme tangue, s’indiscrète, silhouette chaque pas dans le sable pour se jeter dans la mer, car plus rien ne lui ressemble.
Elle va le mordre et le suivre dans le clapotis des mots partis au buste de ces plages, en mocassins soupçonneux.
L’horizon porte leurs gants.
06 novembre 2009
Thierry Roquet
Elaine et moi échangeons des texto :
- Attends-moi, je descends.
- Fais vite.
- Merde, j'ai raté l'ascenseur de 22h43, je prends celui de 7h42.
- Impossible, j'ai un séminaire sur le vide.
- Sur le vide ?
- Oui, sur le vide complet.
- Ça ne devrait pas durer longtemps, alors ?
- Détrompe-toi, le vide fait couler beaucoup d'encre. Je t'aime.
- Moi aussi.
- Smiley ;-))
Elaine est prof d'université. Je l'ai rencontrée quand elle animait un débat sur je ne sais quoi, je n'assiste jamais aux conférences de qui que ce soit, d'ordinaire. Le hasard, je passais par là, et je le lui avais dit :
- Ça fait réfléchir, tout ça, Elaine.
- Oui.
Ça nous fait un sacré point commun.
- Tu seras de retour à quelle heure ?
- Quand on aura fait le tour du vide. Je t'aime évidemment.
- Moi aussi.
- Smiley ;-))
Il lui arrive de ne jamais revenir. L'immeuble n'a prévu que deux passages d'ascenseur : celui de 22h43 et celui de 7h42. C'est ce qui explique les embouteillages monstres jusque dans les rues adjacentes. Il m'arrive de ne jamais rentrer non plus. Je m'adosse contre un mur, dors debout, dans la file d'attente. Blotti dans celle des autres.
- T'es où ?
- Là-haut. Je t'aime.
- Moi aussi, plus bas.
- Smiley ;-((
Je préfère Elaine près de moi. Dans mes bras. Elle me rabroue, parfois :
- Pas devant tout le monde! Sors ta main de ma culotte. Attends que l'ascenseur se libère. Et patati.
Elaine est enceinte depuis dix-huit mois, impossible d'accoucher.
Ses conférences lui prennent trop de temps.
Je prends le sien.
J'aimerais bien vivre dans sa pensée ou dans la courbe de ses seins.
Elle me manque.
A part Elaine, moi, je suis vide.
- Mais non.
- Smiley Merci ;-))
J'ai bien connu le commissaire Maigros moi aussi
Il a déboulé chez moi
un matin
d'octobre
en défonçant la
porte d'entrée
même pas eu le temps de
m'habiller
qu'il a ordonné à ses acolytes
de fouiller mon appart'
de fond en comble
- Y sont où tes journaux intimes ?
qu'il gueulait
- Hein y sont où Ducon ?
avant
de me passer
les menottes
près du radiateur
J'étais à moitié à poil
le corps meurtri
de ses coups
dans le bide et lui
il criait victoire
d'avoir enfin
stoppé net
le plus mauvais
écrivain de tous les temps.
Un tout petit poème roulé en boule
Fasse l'addition
de nos longs creux de vie
une vallée de nuits fertiles
Un peu de viande
hachée
au rayon boucherie
un sachet de
petits pois
au rayon frais
une pomme ou deux
et ce sera tout je crois
qu'avec ceci mon caddie
a l'air d'un
misérable caddie
mais ce que vous
ne savez
pas
c'est la petite boîte
en verre
sur ma table de chevet
où vivent
en parfaite harmonie
un gastéropode
un coléoptère
et un tout petit
poème plié
en boule
J’aimerais y voir plus clair.
Je ne suis pas certain de savoir ce que je pense.
Je ne suis pas certain de le vouloir non plus, à vrai dire, comme si ce bordel interne me convenait bien.
Je suis allongé dans mon lit et je ne pense à rien de précis. Pas même à une femme. Pas même que je suis en train de ne penser à rien de précis.
Je regarde par la fenêtre, la neige tombe et ne fait que tomber.
Comme si elle devait ensevelir les murs tristes sous des jours d’oubli.
Je ne suis pas particulièrement triste.
La neige me refroidit, de l’intérieur, c’est peut-être ça.
La dame à la licorne a promis de venir me voir.
J’ai reçu d’elle une carte postale : « Je viendrai jeudi prochain ».
Je ne sais pas trop à quoi elle ressemble, et j’aime son halo de mystère.
J’attends, sans doute.
J’essaie de m’occuper, mais le livre que je tines entre les mains tombe avec la neige.
Sur le drap blanc.
Le livre est un peu lourd.
Je crois surtout que je perds la mémoire.
Et qu’il n’y a personne en moi à son chevet.
La lumière est faiblarde, j’ai mal aux yeux.
Ma vue dégénère, avec l’âge, rare changement dans l’immobile, ou l’empilement des ans me tient lieu de voyage, d’habitude ; je n’ai jamais bien accroché mes sens à la réalité.
Quoi que je fasse, ou aie pu faire.
La dame à la licorne a disparu.
Sans aucun drame. Sans un enterrement.
Elle avait son existence propre.
Quelque part.
Dans les méandres flous de mon cerveau et je ne pouvais l’obliger à rien.
On ne peut pas jouer longtemps avec une abstraction.
Je suis allongé dans mon lit et je ne pense à rien de précis qui puisse être une idée maîtresse.
Juste cette sourde angoisse : vieillir.
Thierry Roquet
Un aglaème Si tu me voyais
Encordé au téléphone
Tel un zombie ahuri
Radotant : « elle est partie »
Bien mieux aimé qu’elle m’engueule
Qu’elle boude, qu’elle drague mon meilleur ami
Tantôt chatte tantôt gloutonne
Dans mes bras ou dans mon lit
Un poil d’enfer mais nul ennui !
Dans l’œil du typhon, un sourire
Un jacuzzi from paradise
Le cœur tout lavé de l’entendre
Vouloir cela, vouloir ceci,
Un voyage, des fringues, une orange,
Un chat siamois ou un rubis
Une femme non vénale
C’est connu, coûte à son jules un argent fou
Cette julie-là, pouvez me croire
Une totale euros-voresse
Totale radieuse à chaque coup
Moi ruiné m’en contrefous
Reviens cher fléau, gente ogresse,
A quand le drelin du portable ?
Finie l’attente insupportable
Je crève dans ce calme imbécile
Ma tranquillité ? un tourment !
Aboule amphétamine de vie
Bavarder jusqu’à plus soif
Bordéliser mes papiers
Rire et chialer sans raison
Hors de propos, hors de saison
J’en fais serment monzamour
Tu pourras casser tous les verres
Téléphoner à ta vieille mère
Enfiler mes meilleures liquettes
Et nous irons si tu veux à Venise ou aux Seychelles
Plus jamais te contredire
Accepter comme vérités
Les sottises et les mensonges
De tes quinquets d’enfant sage
J’m’en tape après tout et tiens !
Si tu veux je t’offre un chien…
…Reviens !
http://bouquinstinct.leforumbleu.net/chansons.htm
05 novembre 2009
Brutalement...
04 novembre 2009
Chanson...
http://bouquinstinct.leforumbleu.net/chansons.htm
L'Outrepeintoche...ouvert même la nuit!
Quelques tableaux récents accrochés aux cimaises chez Dan !
(Cliquez sur l'image pour accéder à l'Outrepeintoche)
02 novembre 2009
Un autre Sumo
01 novembre 2009
Un ti'poème de Béatrice Alba. Larmes de lune.
Larmes de Lune
Brasier roussi façon crépon
Franges crépues en médaillon,
A contre-jour, en cathédrale
Un oeil de feu équatorial.
Déclinaison à contre-temps
Acidulé bout de croissant,
Tantôt blafard au songe-creux,
Tantôt flambeau des rêves bleus.
Un rond brûlant en sentinelle
Cingle les larmes en cascatelle,
La demi-lune au dos cendré
Cloute au visage un peu troublé
Des gouttes d'or en sertissure
Jusqu'au milieu de
l'échancrure.
*
31 octobre 2009
Jean Pierre Clémençon La nuit ajourée
les nuits ont beau avoir du noir
dans les idées,
elles ne manquent pas d'artifice ,
de néons somnambules,
de talons aiguilles,
de louves reines qui marchandent leurs corps de rêve,
de princesses aux pieds nus,
d'éclats de voix,
et de toi mise à jour
la nuit....
la nuit n'a aucune raison d'être,
les braves gens ferment les yeux
les honnêtes commercent leurs rideaux
mais les funambules ,
les insomniaques au sexe dressé
les manque de tout
et les filles en mal d'amour
ceux qui ivrent pour noyer
et les chattes qui miaulent dans un sac
30 octobre 2009
pour les longs dimanche d'hiver
C'est là : bon pour la forme, bon pour l'esprit.
http://majman.net/fly_loader.html
Très bluffant!!!
29 octobre 2009
Pour Brassens qui s'est absenté un 29 Octobre...
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Des phleurs...
Psychose, my mother...
28 octobre 2009
Super nuit que cette nuit là..... de Jean Luc Clémençon
Super nuit que cette nuit ; j'ai fait un rêve que j'ai envie de te raconter.
Ça a attaqué fort d'emblée ; j'étais à pied et je me suis retrouvé dans une cité que je ne connaissais pas mais drôlement belle, organique, étincelante comme du corail, si tu vois ce que je veux dire. Aucune fenêtre n'était vraiment droite, la ville virait du rouge vermillon irisé d'or vers des ocres aussi variés que ceux que l'on peut trouver dans les carrières de Roussilon près du Lubéron, je n'ai rien fumé la veille.
- Comment s'appelle cette ville ?
- Conques.
Je n'ai pas encore vérifié si ça existe, je crois bien que oui, mais j'ai immédiatement pensé : mais c'est sur le chemin de Compostelle ça !?
J'ai encore flâné un peu ; de grosses palourdes étaient incrustées dans les murs, sous les fenêtres ou devant les portes.
- Palourdes, Saint-Jacques, qu'importe, on est sur le bon chemin, d'ailleurs c'est la représentation du sexe féminin, pas étonnant qu'ils en aient mis partout...
Je suis rentré au Surceneux.
- Jean-Pierre, on s'en va !
- Où ça ?
- A Compostelle, je suis passé à Conques, c'est trop beau, on doit absolument aller là-bas.
Nous avons dit au revoir à Mémère. Dehors le pré était tout vert et sentait le printemps. L'humidité était partout, ça glissait un peu, on avait les pieds mouillés, rien à voir avec le décor de sable et les teintes écarlates de la ville magique vers laquelle nous marchions. Nous avons dévalé le talus devant la maison du Surceneux avant de nous engager sur la petite route de la Moineaudière. Ça glissait toujours un peu mais moi, heureusement j'avais mes chaussures Merrels en gore-tex à semelles Vibram antidérapantes et amortissantes ainsi que le nouveau sac à dos Vaudé imperméable reçu à Noël.
- Tu vas avoir les pieds mouillés avec tes chaussures, elles sont complètement trouées et tes chaussettes aussi.
- Ça va, j'aime bien comme ça.
C'est vrai que t'avais l'air bien. Je me suis dit qu'on était ce qu'on avait voulu et que nos styles respectifs étaient irréprochables.
Nous sommes arrivés à Conques, la ville était encore plus belle. Ça ressemblait aux bidonvilles de Casablanca, mais sur 15 étages et toujours ces couleurs folles.
- Tu vois Jean-Pierre, ceux qui ont entrepris ce chemin pour la première fois étaient des créateurs, les coquillages qu'ils ont semés ont poussé partout et le chemin est devenu magnifique. Il est impossible de dire que le réel est plat et ennuyeux puisque chaque rêve réalisé transforme à son tour le réel comme le corail de cette ville.
- Tout de même, quelle idée splendide, tu te rends compte de toutes ces beautés jusqu'à la mer, et tout le sable et ces coquillages qui se déposent à chaque vague ?
Là, c'est un peu décevant comme dans tous les rêves, parce qu'il a bien fallu se réveiller.
27 octobre 2009
Un court poème de Pousseton' en URGENCE!
On a beau me dire qu’elle s’éteint
une fois le dos tourné
ou
la porte fermée
je doute
j’ai beau tout essayer
la prendre par surprise
ou
de vitesse
faire semblant de partir
me raviser
aller toucher l’ampoule
rien n’y fait
ou
ne prouve
pour m’ôter ce poids
je me vois dans la quête
d’avoir un nouveau copain
un petit lutin ?
Béatrice Alba et sa famille...pas triste!
Indigestion Familiale -
. Dans le plein soleil du jardin, l'arrivée en fanfare de la famille tuyaux de
poêle annonçait le bal du 14 juillet programmé en boucle sur le grand
ordinateur familial de ma mère.
Un remue-méninges de klaxons et de piafferies sonnaient l'inénarrable
prolongement de tartines à bisous qui claquait sur chaque joue avec de tendres
adjectifs, en veux-tu en voilà, informant l'alentour d'un parlé tirailleur.
C'était jour de méchoui, réputé pour déballage collectif ;
ici midi était toujours à quatorze heures épinglé comme un 31 et aux festivités
chacun commençait à s'affairer.
En trois coups de cuillères à pot, la marmaille aux gros bras investissait tous
les recoins de notre cocon, Tonton Marcel installait les tonneaux de la grande
descente et Papa au pinceau badigeonnait le cabri d'un mélange épicé quêtant un
apéro bien frais.
. Mon frère, ce clown roublard, qui n'avait jamais un radis cherchait la
carotte ou le bâton en ramenant sa fraise dans la cuisine et recevait des
nèfles pour mettre la main à la pâte.
Pour ma part, j'enfermai mes trésors de guerre à double tours dans ma chambre
en prenant soin de punaiser la porte d'un écrit clair : "Interdit
d'entrer".
Les cousines effeuillaient des salades au coin salon pendant que les bambins
avec leurs nez plein de doigts torturaient les chatons ou se bidonnaient d’un
tour de couillons à préparer.
Certaines tour à tour, changeant d’activités fétiches sortaient de temps à
autres leurs mouchoirs noués de souvenirs amers ; les tontons à l'ombre du
travail sous le grand citronnier payaient au lance-pierre un coup de main,
tandis que les tantines et grandes sauterelles pleuraient sur les oignons en
évitant que le torchon brûle.
Puis en un tour de main, branle-bas de combat, la table s'éclairait de
blancheur et d'assiettes en carton et les chaises en bois encadraient les
couverts dans l'odeur de l'agneau qui titillait la faim. Les jattes d'eau
légère et les pains croustillants n'avaient pas froid aux yeux au centre du
chemin de table, au dessus d’ un monticule de terrine aux milieu des jambons,
les nez se profilaient et les dents s'aiguisaient sur les grands cornichons.
. A l'annonce du chef de maison, la phratrie adhérait à l’étal en moins de
temps prévu qu'il fallait pour le dire.
Les regards carnassiers en tête d’affiche vantaient le goût du vin et le bon
sens du pain pendant que plus savants à la langue pendue laissaient choir
quelques jobarderies de leurs babilles béotiennes.
Bien des années du même cru m'avaient apprise à mettre les pouces loin des
classiques retrouvailles de panses, et contre vents et marées je filais à
l'anglaise accompagnée d'un copieux casse-croûte, d'un grand calepin et de
quelques crayons.
Souvent il m'était arrivé de supposer qu'au départ la répartition des gênes et
autres héritages familiaux n'avaient pas été distribué par mère nature d'une
manière équitable.
Certains étaient tombés dans la marmite, bien culottés dès la naissance et
d'autres comme grand-mère et moi avions échappé à ce bain populaire qui n'était
jamais devenu notre tasse de thé.
Issues de la même mauvaise graine, la meute nous dispensait de mettre nos pieds
dans les plats ou de tremper nos biscuits dans les conversations lancinantes de
la famille "comme il faut être".
Les ritournelles de saison nous agaçaient de discours et de justifications et
même si quelques uns pensaient à nous verser un pot de vin contre quelques
bavures, nous préférions manger notre pain blanc en dernier.
Puisqu’au fond, ce jour n’était un grand bal masqué, nous passions presque
inaperçues, en poste d'observation....
Nos heures s'imbibaient à volonté des pires histoires de famille qui rendaient
l'homme carnivore et nous laissions tous ces clichés appâter nos neurones pour
de futures tranches « poétiques« .
Certains cassaient du sucre sur le dos des biens aimés, d'autres roulaient des
yeux de merlans frits égarés par de frais débinages, seule grand-mère depuis
tant d'années taisait son grain de sel près des fourneaux mais défendait son
pré carré sous les yeux de quelques ronds de flan affamés.
Elle finirait par y laisser ses os et moi j'imploserai fatalement d'indigestion
verbale. Chacune étions devenues prisonnière de notre famille avec notre
appétit d'oiseau et nous avions beau vivre les mêmes choses, nous n'en gardions
pas les mêmes souvenirs qu'eux.
Pour des prunes elle avait conservé sa place silencieuse et aimante pendant que
je poireautais devant ces ciné cures réchauffées de navets aux vapeurs
familiales.
. Quand les odeurs de mangeaille et le gloussement des intrus parvenaient à me
torturer l'estomac, j'étais littéralement décomposée et je n‘aspirai plus qu‘au
silence et au vide.
Il était déjà 17 heures, j'abandonnai mes crayons pour descendre de mon
perchoir planqué dans la plus haute branches du figuier, le calepin en main,
tandis que les mâchoires dilacéraient le tout et le rien, se rinçant le gosier
au gros rouge qui tache, l’oeil roulant sur les volailles pulpeuses affalées.
J'abandonnai brutalement ma peinture familiale dans l’herbe en pleine digestion,
ressemblant version muette au tableau des "Romains de la décadence".
En cinq sec j'atteignais la petite porte arrière de la cuisine feignant de ne
pas être dans mon assiette et j'allais décrocher la timbale sur le coeur de
grand-mère pour trinquer avec elle à ce jour finissant.
Le poids des châtaignes et des noises pesaient sur le dos du temps, aussi nous
avions convenu, que la carafe pleine et la peau sur tendue par tant de
victuailles, nous étions rassasiées.
Nos coeurs aux fibres sauvages se suffisaient de peu, nous n'avions pas besoin
de plats superflus posés sur des maux à rallonges pour être en harmonie avec
notre nature.
-------------
. Ces souvenirs indigestes me renvoient bien souvent son visage éclairé d’un
sourire tendre ; je revois pétillants ses yeux, pareils aux miens, à la vue
d’une fleur cueillie au jardin que je déposai près de son café matinal.
Elle avait souvent du plaisir à donner mais n'en recevait plus et sa vie bien
remplie assouplissait mon coeur sauvage ; son humour authentique intercalé de
silences déguisait son émotion pour affronter le monde extérieur.
Je sentais un nouveau jour s’éveiller dans les soupirs de la maison endormie,
quand j'arpentai sous son œil attentif, la couture, la pâtisserie et l'écriture
ou ce qui lui plaisait de me transmettre.
Elle me rappelait souvent ce qu'il en coûtait d'être différent des siens et
qu'il ne fallait jamais oublier que toutes ces feuilles aux couleurs si
différentes soient t-elles, étaient toutes issues du même arbre, et qu'il nous
fallait sans cesse apprendre à être humain pour savoir aimer les autres dans
leurs différences.
. Et je lui promettais que l'année prochaine, j'essaierai encore...

















