cioran

Samedi 21 janvier

 

   Ce matin, au lieu de travailler, je suis allé dans une librairie où j'ai fouillé pendant plus d'une heure, sans aucune nécessité. J'y ai retourné des bouquins qui ne m'intéressaient nullement, et le comble est que je savais que je ne trouverais rien qui valût la peine. Tout cela pour escamoter le devoir, non, l'obligation de me mettre à ma table de travail. L'habitude que j'ai prise de remettre au lendemain est un crime contre moi-même. Au bout d'une heure de « bouquinage » inutile, ma tête tournait. Et je suis rentré avec un sentiment de honte et de dégoût dont je n'arrive pas à être le maître. Un individu foutu, un misérable dans tous les sens du mot. Comment en suis-je arrivé là ? Il n'est guère que le sentiment de ma dégringolade qui soit plus grand que ma dégringolade même.

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   Qui me guérira de mon terrible « Bildungstrieb » ? Mon amour des livres, le besoin que j'ai de me « cultiver », la soif d'apprendre, d'emmagasiner, de savoir, d'accumuler des vétilles sur toute chose – qui en rendre responsable ? J'aime mieux, pour des raisons de commodité, mettre ses défauts sur le compte de mes origines : issu d'une nation où l'analphabétisme était la réalité dominante, par ma curiosité insatiable ne suis-je pas un phénomène de réaction ? Ou mieux, ne dois-je pas payer pour tous mes ancêtres aux yeux desquels un seul livre existait, ce qu'ils appelaient le Livre c'est-à-dire la Bible ? Il est à la fois agréable et humiliant de penser qu'il y a quelques générations les miens étaient des sauvages, des indigènes. Juridiquement ils étaient esclaves, dans l'obligation d'ignorer tout ; je me sens moi dans celle de tout apprendre : c'est pour cela que je lis tout au point que je n'ai plus le temps nécessaire à mes propres élucubrations. Je les néglige pour voir ce qu'on dit les autres.

   La consommation de livres que je puis faire n'a d'égale que celle d'aliments : j'ai en effet constamment faim, et rien ne me rassasie – en mangeant ni en lisant. Boulimie  et aboulie vont ensemble. J'ai besoin de dévorer pour me sentir exister, j'ai besoin de dévorer pour me sentir exister, pour être. Je me rappelle qu’étant enfant, il m'arrivait parfois de manger à moi seul autant que toute la famille. Un besoin ancien de me rassurer par la nourriture, de trouver des certitudes par un acte bestial, d'échapper à mes balancements, au vague et à l'indéfini où je vis par quelque chose de précis, « d'animalique ». Quand je vois un chien ou un  cochon se précipiter sur la nourriture, je le comprends fraternellement. Et dire que depuis des mois et des mois, mes lectures portent essentiellement sur le renoncement, et que les livres que j'aime le mieux sont ceux de philosophie hindoue.

E. C.