urbain

 

La soumission des fragments.

Les voyages forment la jeunesse.

 

 

 

Le craquement m’a réveillé.

Le craquement et leurs rires grossiers.

Quant à la douleur, je suis passé au-delà. Pourtant mon esprit reste lucide et continue d’analyser la situation. Comment est-ce possible ?

Je me rappelle d'une lecture, peut-être sortie d’un roman de gare, sur la possibilité pour un corps soumis à la torture de disjoncter. Je me souviens du passage avec une étonnante clarté. Une folle clarté. Mon cerveau déroule : une salle peinte à la chaux, un siège éclaboussé rouge sang, avec en fond sonore les digressions improbables d’un ancien séide de Pinochet recyclé par une mafia locale. Le gars jette un œil ennuyé sur sa victime, refugiée dans une sorte de coma éveillé, le regard vague, hors d’atteinte. « La douleur n’a plus de prise sur lui, explique-t-il à son client debout dans un coin de la pièce. La perte de ses doigts a été un choc trop dur à supporter. Je connais bien ce phénomène. Je vais le laisser se reposer et trouver un autre chemin pour arriver à ce qui vous intéresse. J’ai beaucoup d’empathie, je détecte toujours les failles dans les émotions de mes colis. Ne vous inquiétez pas, je suis un spécialiste formé dans les geôles du Général. Les idéaux changent, mais mon savoir-faire reste toujours aussi apprécié. » En le regardant se rincer les mains dans un seau d’eau rosâtre, son client reste coi. Hésitant entre sortir, vomir ou le flinguer.

Une nouvelle salve de rires me ramène à la réalité. Plutôt, à sa surface.

Le plus costaud des trois tient mon poignet droit dans sa main. Tout en mimant des bruits de voiture de course avec sa bouche, il s’amuse à faire des huit en jouant avec l’articulation éclatée de mon coude. C’était ça le craquement de tout à l’heure.

Pourtant je ne ressens rien.

À la lueur stroboscopique du flash de l’appareil photo, je dissèque la scène d’un œil indifférent. D’un seul œil, le droit. Le gauche, le petit nerveux avec la crête me l’a crevé. Juste après m’avoir coupé une oreille d’un coup de rasoir. Il a de l’humour et de la culture, aussi. Il a pris le morceau de chair sanguinolent entre ses doigts, avec délicatesse, et l’a approché de ses lèvres. La vue d’un bout de cartilage blanc m’a soulevé le cœur, au point de me faire un instant oublier la brûlure atroce sur le coté de mon crane. Puis, tout en me regardant en coin, il a parlé dans l’oreille tranchée. « Eh, Van Gogh… Oh ! ... Tu m’entends là ? » Les autres se sont esclaffés de plus belle. Je me suis évanoui.

C’était, il y a… Je ne sais plus… Depuis combien de temps suis-je entre leurs mains ?

Ils m’ont attrapé au fond d’une impasse. Je m’étais écarté un instant de mon groupe et, concentré sur ma prise de vue, je n’ai plus fait attention à rien. Quand j’ai levé la tête, j’étais seul. Seul au milieu du plus grand bidonville de la côte ouest. Quelques errements plus tard, j’étais perdu dans ce dédale de taudis. C’est à ce moment-là qu’ils sont arrivés. L’appareil photo, dans ma main, m’a alors semblé incongru. Plus encore que la couleur de ma peau.

Avec un gentil sourire, le plus grand m’a attrapé par le cou dans un geste spontané de camaraderie. Je dois être du genre naïf. Alors le petit à crête m’a regardé droit dans les yeux. Lui seul a parlé. Il est toujours le seul à parler. Les deux autres se taisent, l’écoutent et se marrent.

« Ça te plait de prendre des photos ? »

Je n’ai pas répondu. J’avais le cerveau vide et pourtant, je commençais tout juste à avoir peur. De toute façon, la pression de l’avant-bras sur ma trachée m’empêchait de parler. Alors, tandis que le troisième garçon se saisissait nonchalamment de mon appareil, il a continué.

« On t’a regardé prendre le petit mendiant de tout près. »

Je me revoyais, accroupi devant le gamin manchot, soignant la mise au point pour fixer les mouches bourdonnantes sur la plaie à vif tout en me rêvant journaliste nominé au Pulitzer.

« Tu as dû faire une superbe photo, de quoi frimer quand tu vas retourner chez toi, non ? »

Je n’ai rien dit, il a continué.

« Tu sais, nous on vit ici. On en a un peu marre de voir des touristes se pavaner et nous flasher comme si on était des animaux dans un zoo. Mais on a le cœur sur la main, c’est notre nature, alors on va te faire découvrir le vrai ghetto. Si tu n’y vois pas d’inconvénient, mon pote va ajouter quelques photos sur ta carte. C’est pas un pro, mais il se débrouille. Tu verras, grâce à lui tu finiras célèbre. »

Le bras du costaud s’est serré plus fort autour de mon cou. J’ai tenté de ruer, mais cela n’a servi à rien, ils m’ont entrainé au plus profond du labyrinthe. Avant de pénétrer dans une cahute délabrée, le crêté a encore ajouté.

« Ah, et apprends une chose. Quand un petit mendiant te demande quelques pièces en échange de sa photo, la règle, ici, est de les lui donner. Pas de lui défoncer la gueule à grands coups de godasse. »

 

PEPITO