agla_cueillette

 

Sacrée soirée

En souvenir de l’histoire préférée de mon Papi (et de quelques autres, aussi).

 

 

Tout est parti d’un bon sentiment. Depuis des lustres Pepita râlait après mes sorties nocturnes et mes rentrées à pas d’heure. Certes, ces virées étaient justifiées par les contacts client que j’étais obligés d’entretenir pour mes affaires, mais il faut bien le reconnaitre, c’étaient autant de soirées que nous ne passions pas ensemble. Comme disait Audiard, il faut savoir être gentil avec les femmes, même avec la sienne. Alors pour notre anniversaire de mariage, j’ai décidé de marquer le coup.

-  Ma chérie, ce soir, laisse tomber la vaisselle, tu pourras toujours la faire demain. Je t’emmène faire la fête.

Dire qu’elle en était contente est bien en-dessous de la vérité. Le temps de s’habiller smart, de commander un taxi et nous voilà partis pour une soirée inoubliable. Par atavisme, j’ai suivi mon trajet habituel et nous nous sommes retrouvés devant le cabaret de la Lune Douce (prononcez Sweet Moon) et ça, c’était pas une bonne idée.

A l’entrée, Ludi le videur (on l’appelle comme ça à cause de ses répliques pleines d’humour au cours de bastons qu’ont mal tourné…), m’a fait un petit signe de tête accompagné d’un :

- B’soir m’ssieur Resk.

Auquel j’ai répondu sans réfléchir :

- Bonsoir à toi, Lud’.

- Tu le connais ? m’a aussitôt demandé ma dulcinée.

- Heu… tu sais, je suis venu ici une ou deux fois. Ces gars-là sont physionomistes, c’est un peu leur boulot.

- Ha…

Nous sommes arrivés au vestiaire et de derrière le comptoir, Cat (on l’appelle ainsi car elle ronronne au milieu des fringues comme un gros matou) m’a fait une grand sourire accompagné d’un :

- Bonsoir Monsieur Resk…

- Elle aussi est... phy-sio-no-miste ? a persiflé mon épouse.

Là, je me suis dit que la soirée allait être longue…

Quand nous sommes entrés dans la salle, Myndie (moins le quart) est venue vers nous de sa démarche nonchalante, sont plateau de cigarettes pendu autour du cou.

- Bonsoir M'sieur Topepi, des Malb', comme d’hab ?

Là, sans même regarder en direction de l’amour de ma vie, j’ai senti la tension monter. Puis est arrivé Widjet (nommé ainsi pour ses prouesses dignes d’Air France : toutes les minutes, toutes les directions, toujours en grève !), le maitre d’hôtel.

- Votre table habituelle est libre, monsieur Resk. Juste devant la scène.

Prenant l’air le plus innocent possible, j’ai enjoint mon épouse à passer devant. Je n'ai pu éviter son regard et du coup, j’ai senti la température baisser de plusieurs degrés.

Nous nous sommes assis et j’ai jeté un œil sur nos voisins de table. A ma droite, Acratopège (surnommé Accra à cause de lointaines origines antillaises) faisait des mots croisés en attendant le début du spectacle. Il se tourne vers moi et me demande :

- Hé, Topepi, "Bouton de rose" en huit lettres, commençant par C et finissant par S… t’as une idée ?

- Et bien vois-tu, hier, je l'avais sur le bout de la langue, mais ce soir, je sens que cela va m’échapper complètement.

Plus loin, Annick (je n’ose pas deviner d’où lui vient un tel pseudo) sirote un cocktail avec Brume (ainsi nommée car elle est toujours entre deux eaux). Elles prennent des notes sur ce qui les entourent histoire de réécrire le tout en hiéroglyphes à phrases courtes et à répétition spontanée (quel poète ce Topepi !).

Le cocktail d’apéro est fort gouteux et, heureusement, l’ambiance se décontracte tout doucement. Sur les planches, Hersen (un pseudo prédestiné pour le spectacle) en profite pour faire son one-woman-show et nous raconter son histoire drôle. Ma foi, c’est moins dangereux que Parkinson pour nous faire perdre quelques gouttes du précieux breuvage (quel affreux ce Topepi !).

Cette mise en bouche terminée, arrive le moment chaud de la soirée. Un speaker annonce le clou du spectacle : l’artiste vedette, Pimpette ! (allusion, je pense, aux vents violents de la région de Brest). Un tonnerre d’applaudissements retentit, tandis que la lumière se tamise (comme disent les Londoniens). Sur une musique langoureuse, Pimpette commence un savant effeuillage, thème de sa danse dévoilée, tout en effectuant quelques passes lascives à s’en pourlécher les sourcils. Comme elle s’approche de notre table, je vais pour la congratuler (et le reste aussi, comme dirait Coline) mais le regard de ma dulcinée me retient juste à temps. En deux temps et huit mouvements, Pimpette se retrouve nue comme au jour de sa naissance et fait tourner son string du bout de l’index, façon Thierry La Fronde. Elle fait trois pas vers le devant de la scène et, tout en me jetant une œillade égrillarde, s’exclame !

- Et c’est pour qui la p’tite culotte ?!

Et là, comme un seul homme, toute l’assistance se retourne vers notre table et braille :

- C’est pour Topepiiiiiiiiiiiii !

Avant d’avoir fait ouf, Pepita se lève et m’envoie une mandale à décorner un bœuf. Elle ramasse ses affaires et se précipite vers la sortie. Je cours derrière elle et remarque du coin de l’œil Plumette en mode arroseur automatique. Elle tourne la tête de droite en gauche en faisant : tss, tss, tss, tss…

Je rattrape l’amour de ma vie sur le trottoir. Elle en profite pour m’assener tout un répertoire de noms d’oiseaux dont je croyais certaines espèces disparues. Ludi sifflote (histoire d’être raccord) et fait semblant d’être occupé à nous appeler un taxi. Un véhicule se gare enfin à nos pieds et nous entrons. Pepita continue de m’encenser copieusement pendant le trajet. J’essaie de me justifier, de prétexter une suite malencontreuse de quiproquos, mais rien ne peut arrêter l’avalanche de reproches.

Au moment où je crois avoir trouvé un argument de défense imparable, profitant d’un arrêt au feu rouge, le chauffeur se retourne et je reconnais Stony (surnommé ainsi à cause d’une vieille histoire de pseudo). Il/elle me regarde dans les yeux et annonce tout à trac :

- Dites, M’sieur Resk, depuis qu’on se connait, on en a ramené des grognasses, mais des casse-couilles comme celle-là, c’est la première fois.

 

Pepito.

Image : Blo de "Pimpette"...